Le protocole d’accord conclu avec Eramet ouvre une nouvelle étape dans la stratégie gabonaise de transformation des ressources minières. Le gouvernement défend une trajectoire progressive, articulée autour de la métallurgie, de la chimie du manganèse et, à terme, des matériaux destinés à l’industrie des batteries.
Le débat sur l’avenir de la filière manganèse au Gabon a pris une nouvelle dimension depuis la signature, le 20 juillet 2026 à Paris, d’un protocole d’accord entre l’État gabonais et le groupe minier Eramet. Présenté comme une étape structurante de la politique d’industrialisation du pays, cet accord fixe notamment une nouvelle trajectoire pour la transformation locale du manganèse produit par Eramet Comilog.
Face aux interrogations suscitées par ce protocole — notamment sur le volume de minerai à transformer localement et sur le calendrier de mise en œuvre — le ministre de l’Industrie et de la Transformation locale, , défend une approche fondée sur le réalisme industriel, la diversification des acteurs et la montée progressive en gamme.
Une ambition de 4 millions de tonnes maintenue
L’un des principaux points de débat concerne l’objectif de transformation locale annoncé précédemment à 4 millions de tonnes de manganèse. Le passage à une capacité de 700 000 tonnes attribuée à Eramet Comilog a pu être interprété comme un recul de l’ambition nationale.
Le gouvernement rejette cette lecture.
Selon Lubin Ntoutoume, les 700 000 tonnes correspondent uniquement à la part appelée à être transformée par Eramet Comilog. L’objectif national de 4 millions de tonnes demeure, mais il doit être réparti entre plusieurs producteurs et, surtout, entre différents industriels appelés à s’installer dans les zones économiques dédiées.
Répartition indicative de l’objectif national :
- 700 000 tonnes pour Eramet Comilog ;
- 300 000 tonnes pour Nouvelle Gabon Mining ;
- Solde restant à prendre en charge par de nouveaux investisseurs tiers.
Cette architecture traduit, selon le ministre, une évolution importante de la stratégie publique : la transformation locale ne doit plus dépendre exclusivement des capacités d’investissement des compagnies minières.
Ouvrir la filière à des industriels tiers
L’un des acquis mis en avant par le gouvernement est précisément l’acceptation du principe de vente de minerai à des industriels tiers.
Autrement dit, les producteurs miniers ne seraient plus les seuls acteurs habilités à assurer la transformation. Des entreprises spécialisées pourront s’approvisionner en minerai gabonais pour développer des activités industrielles sur le territoire.
Pour Libreville, cette ouverture doit permettre d’élargir la base industrielle du pays et d’attirer davantage de capitaux, de technologies et de compétences. L’objectif affiché est de créer un cadre dans lequel les différents opérateurs seraient soumis à des obligations comparables et bénéficieraient de conditions d’accès équitables au foncier, à l’énergie et au transport.
Le calendrier industriel : de 2029 à 2031
Autre sujet sensible : le calendrier. Le débat porte notamment sur le passage d’une échéance initialement associée à 2029 à une réalisation de certaines infrastructures en 2031. Pour le gouvernement, il s’agit de deux étapes différentes qu’il convient de ne pas confondre.
2029 : Le démarrage effectif du processus
L’échéance du 1er janvier 2029, fixée par décret, correspondrait au démarrage effectif et irréversible du processus de transformation : les projets devront être engagés, financés et en cours de réalisation.
2031 : L’échéance industrielle majeure
L’année 2031, en revanche, correspond à l’achèvement annoncé de la plus importante unité industrielle prévue dans la trajectoire d’Eramet Comilog : une usine d’alliages de manganèse de grande capacité.
Les jalons intermédiaires
Entre ces deux échéances, plusieurs jalons sont annoncés :
- Juin 2026 : Un four pilote fonctionnant au biocharbon présenté comme opérationnel à Lastoursville.
- Fin 2028 : Une unité d’oxyde de manganèse visée à Nkok.
- 2029 : Réhabilitation du Complexe métallurgique de Moanda.
Le calendrier doit donc être compris comme une montée en puissance progressive de la transformation locale, et non comme un basculement immédiat de l’ensemble de la production minière vers des produits finis.
Le défi énergétique au cœur de l’équation industrielle
Réservoir du barrage hydroélectrique de Grand Poubara, au Gabon.
La réussite de cette stratégie dépend toutefois d’une condition essentielle : l’accès à une électricité abondante, compétitive et disponible dans la durée.
Sur ce point, le gouvernement insiste sur une distinction importante. L’État gabonais garantirait la disponibilité de l’énergie nécessaire au démarrage des unités industrielles, mais ne serait pas appelé à financer directement les infrastructures électriques.
Le modèle privilégié repose notamment sur des contrats d’achat d’électricité de long terme (offtake agreements). Eramet Comilog se serait ainsi engagé sur une période de 20 à 25 ans, avec un prix plafond cible de 50 dollars par mégawatt-heure, selon l’hypothèse de travail présentée par le ministre.
Le mécanisme doit permettre aux investisseurs privés de financer les centrales électriques grâce à la visibilité procurée par des engagements d’achat sur le long terme, limitant ainsi le recours à l’endettement public.
Booué, Ngoulmendjim et Omvan : l’énergie comme socle
La politique industrielle gabonaise est étroitement liée au développement de nouvelles capacités de production électrique :
- Booué (400 MW) : Fait l’objet d’un protocole d’engagement signé le 20 juillet 2026 avec EDF Power Solutions.
- Ngoulmendjim et Omvan : Envisagés selon un modèle BOT (Build, Operate, Transfer — construire, exploiter puis transférer).
Cette stratégie traduit une logique simple : l’industrie ne peut précéder l’énergie. Les capacités métallurgiques et électrométallurgiques envisagées devront pouvoir disposer d’une alimentation électrique sécurisée avant leur mise en production.
De la métallurgie à la chimie : changer d’échelle
Au-delà des volumes, l’enjeu majeur pour le Gabon réside dans la nature des produits fabriqués localement. La stratégie présentée par le ministère ne se limite pas à la production d’alliages destinés à la sidérurgie ; elle vise une progression vers des segments à plus forte valeur ajoutée.
Les trois niveaux de la montée en gamme
- Niveau 1 — Métallurgie : Alliages de manganèse, notamment le silicomanganèse et le ferromanganèse.
- Niveau 2 — Chimie : Chimie du manganèse, avec notamment le sulfate de manganèse de haute pureté.
- Niveau 3 — Nouvelles technologies : Matériaux destinés aux batteries, notamment les matériaux de cathode utilisés dans les véhicules électriques.
Cette progression suppose d’accumuler progressivement des compétences industrielles, technologiques et humaines. La logique défendue par le gouvernement est de maîtriser d’abord la métallurgie pour pouvoir ensuite développer la chimie du manganèse, puis accéder aux applications liées aux nouvelles technologies.
Nkok, une pièce stratégique du dispositif
Dans cette trajectoire, l’unité d’oxyde de manganèse prévue à Nkok occupe une place particulière. Son volume initial serait relativement limité, mais son intérêt réside davantage dans sa nature et dans son potentiel d’extension. Le projet doit permettre au Gabon de commencer à se positionner sur des marchés liés aux batteries et aux aciers à haute performance.
Une nouvelle relation entre l’État et les opérateurs miniers
Le protocole avec Eramet marque également une évolution dans la relation entre l’État et les compagnies minières. Le gouvernement entend désormais inscrire les engagements industriels dans une logique de calendrier, de suivi et d’évaluation via un mécanisme de gouvernance dédié.
Sur la question des conséquences en cas de non-respect des échéances, le gouvernement met en avant le dialogue, le suivi regulier et la responsabilité partagée.
La véritable mesure de la réussite du dispositif ne sera toutefois pas seulement juridique ou institutionnelle. Elle se fera sur le terrain : investissements effectivement réalisés, emplois créés, énergie disponible, volumes transformés et capacité du tissu industriel local à se développer.
Transformer davantage pour créer plus de valeur
À travers cet accord, le Gabon cherche finalement à résoudre une équation complexe : transformer davantage de ressources sur place sans fragiliser la compétitivité de l’industrie minière. Le choix présenté par les autorités est celui d’une industrialisation progressive, soutenue par des investissements privés et articulée autour du développement énergétique.
Le défi sera désormais de transformer les engagements annoncés en réalisations concrètes : financement, infrastructures, disponibilité énergétique, compétences, logistique, compétitivité et accès aux marchés devront converger.
Pour le gouvernement, le protocole conclu avec Eramet constitue le point de départ d’une nouvelle phase, avec l’ambition de faire progressivement passer le Gabon du statut de producteur de minerai à celui d’acteur industriel présent sur plusieurs niveaux de la chaîne de valeur.







